Apprendre à coder quand on est juriste

10 avril 2020 |  Catégorie:  Réflexion  


Quand je dis apprendre à coder, je ne parle pas ici d’apprendre à tourner frénétiquement les pages de son Dalloz à la recherche d’un terme surligné ou d’une affaire de jurisprudence depuis longtemps oubliée.


Je parle bien d’apprendre à créer des programmes informatiques, des applications, des chatbots…


Si tu es allé en droit pour ne plus avoir affaire aux maths, ne prends pas tout de suite la poudre d’escampette. Il n’est même pas nécessaire de savoir poser une division pour pouvoir écrire ses premières lignes de programmation.


Droit et code ont beaucoup plus en commun que ce qu’il n’y paraît. Dans ses fondements, j’arguerai même que le droit est plus proche du code que ne peuvent l’être la physique, la chimie, ou d’autres sciences « dures ».


Du droit au code, il n'y a qu'un pas


Quand on code, il faut penser un problème dans sa globalité, un peu de la même manière que pour un cas pratique ou un commentaire d’arrêt. Il faut savoir disséquer un problème en sous-problèmes, puis en sous-sous-problèmes, puis enfin les résoudre un par un, dans leur atomicité.


Il existe une foule de similitudes entre code et droit :


1. Les librairies


De nombreux langages de programmation utilisent des librairies. Le nom est explicite : c’est un peu la même chose que lorsque vous prenez un manuel à la BU pour vous aider dans un exercice. Et de même manière que vous citerez probablement le dit manuel dans votre exercice, vous ferez pareil en programmation.


2. Le duo règle exception


En droit, bien souvent, on applique une règle de principe, puis l’on vérifie les exceptions, aussi nombreuses qu’elles soient.

En programmation, on utilise des conditions. C’est EXACTEMENT la même chose.


3. On applique des espèces à des règles


En droit, on peut regrouper les espèces en catégories suivant la règle de droit de principe qui s’applique. Que je casse le vélo de mon voisin ou ses pompes à 12k euros, je devrai dans les deux cas regarder du côté de 1240 c.civ.

Quand on programme, ce système de résolution d’un problème s’appelle intuitivement une « boucle » : si certaines conditions sont remplies, je vais passer toutes les espèces en face d’une même règle. Et c’est encore mieux, puisque si dans votre devoir votre correcteur vous demandera de citer à nouveau la règle ou à minima d’y faire une référence en infra d’une ligne, vous n’aurez en programmation aucun mot à réécrire.


4. Les définitions sont de la partie


Continuons : la base de la programmation, ce sont les « variables ». Ce sont des petits bouts de choses qu’il s’agit de définir. Une fois définies, on peut les employer tout le long du programme. Elles peuvent être définies comme étant un chiffre, une lettre, un mot, une phrase…

C’est encore et toujours la même chose en droit, où l’on définit nos termes avant de les employer (ou du moins, où l’on se réfère à la définition de la Cour). De la même manière, quand on cite un article, c’est comme si l’on se référait à sa définition.


5. On fait bien trop attention à la forme


En droit comme en programmation, la forme est extrêmement importante. Vous avez sans doute déjà perdu des points pour une simple question d’équilibre des parties, d’omission d’une date, ou même pour une mauvaise présentation de la copie.

Le code est lui encore plus exigeant : une simple faute de frappe empêchera le programme de démarrer. En Python (un langage de programmation), même les alinéas au début des lignes peuvent vous être reprochés. Un peu comme le faisait cette chargée que vous détestiez. Sauf qu’elle est humaine, et qu’elle pourrait un minimum s’adapter. Où était-ce un robot ?


6. Tout est normé


Quand on code, on est souvent amené à travailler avec des formats de données spécifiques. Si vous êtes comme moi, vous détestiez les normes de citation des documents : « Nom, auteur, date, revue juridique, année de publication, nom de l’éditeur, abréviation, parfum de tarte préféré, podium du GAJA en années bisextiles... ».

Malheureusement, ces normes sont toujours présentes dans le code, et pire encore, ce ne sont pas des mots, mais de la ponctuation « ({, ;}) ».



Le droit au code n’est pas qu’une question à se poser le jour de l’examen. C’est un instrument qui s’insinue dans toutes les sphères de la société. Il faut être équipé pour penser son appréhension par le droit, mais également sur le droit. Justice prédictive, big data, intelligence artificielle et j’en passe sont des mots bien souvent utilisés à tort pour éblouir l’adversaire.

Comment ferez-vous la différence pour savoir si le terme est utilisé à bon escient si vous n’en connaissez pas les fondements ?



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